Oui : au Parc des Monstres de Bomarzo, dans le Latium, une immense bouche de pierre forme l’entrée d’une chambre où un visiteur peut se tenir debout. Taillée au XVIe siècle dans la roche volcanique, cette figure connue sous le nom d’Orcus semble grimacer au milieu d’un bois où les sculptures défient les règles harmonieuses de la Renaissance.
- Un jardin hors norme : Vicino Orsini fait aménager le Sacro Bosco entre 1552 et 1585, au fil d’un ensemble de sculptures monumentales.
- Une œuvre à parcourir : l’ogre, les géants en lutte, l’éléphant et la maison penchée invitent à regarder le paysage autant qu’à s’y déplacer.
- Un site vivant : des recherches par lidar, photogrammétrie et microbiologie éclairent aujourd’hui son histoire et la conservation de la pierre.
Pour comprendre cette bouche géante, il faut donc la regarder comme une architecture autant que comme une sculpture. Imaginons Camille, qui découvre le parc : en franchissant le seuil de la gueule, elle passe du rôle de spectatrice à celui de visiteuse prise dans la mise en scène. Ce mélange de surprise, de jeu et de trouble donne au jardin son caractère singulier.
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La bouche de pierre de Bomarzo : une sculpture où l’on peut entrer
Au cœur du Sacro Bosco, une tête gigantesque taillée directement dans le rocher ouvre une bouche assez vaste pour accueillir un adulte debout. L’espace intérieur, sombre et frais, contraste avec les traits expressifs du visage : lèvres béantes, dents visibles et sourcils fortement dessinés.
La sculpture est souvent appelée l’ogre ou Orcus. Ce nom évoque une figure des enfers de la mythologie romaine, même si l’œuvre appartient d’abord à l’univers énigmatique du parc et ne se laisse pas réduire à une seule interprétation.
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Orcus, un seuil entre sculpture et décor
La gueule n’est pas seulement une image à contempler. Elle constitue un passage vers une petite pièce, où l’on peut s’arrêter quelques instants et ressentir le changement d’échelle : depuis l’extérieur, le visiteur paraît minuscule ; une fois dans la bouche, il occupe le centre de l’œuvre.
Cette expérience concrète distingue le site d’une galerie de statues classiques. La sculpture devient un lieu que l’on traverse et habite, ce qui explique pourquoi la bouche de pierre est devenue l’emblème du Parc des Monstres.
La visite de l’ogre donne aussi la clé d’une autre question : pourquoi un noble de la Renaissance a-t-il voulu créer un jardin aussi déroutant ?
Le Sacro Bosco de Bomarzo, un jardin mystérieux né du deuil
Le commanditaire du jardin est Pier Francesco Orsini, dit Vicino, noble italien né en 1523 et mort en 1585. Marqué par la guerre et par la mort de son épouse, il fait aménager le Sacro Bosco à Bomarzo, dans la province de Viterbe, au nord du Latium.
Les travaux s’étendent de 1552 à 1585. Le dessin général est attribué à l’architecte Raffaello da Montelupo, tandis que Simone Moschino est associé à l’exécution des sculptures. Vicino Orsini impose la vision d’ensemble : un parcours qui s’écarte des jardins ordonnés et des figures idéalisées que l’on associe souvent à la Renaissance italienne.
Des figures grotesques à rebours de l’harmonie classique
Les œuvres sont taillées dans le peperino, une roche volcanique locale, plutôt que fabriquées ailleurs puis installées dans le parc. Cette méthode lie les sculptures au terrain : la pierre, les pentes et la végétation font partie de la composition.
Le visiteur rencontre notamment un éléphant de guerre qui écrase un soldat, deux géants figés dans un combat et une maison inclinée construite sur un rocher en pente. Chaque figure modifie la perception du lieu ; le parcours ne conduit pas vers un ordre régulier, mais multiplie les ruptures et les surprises.
Pour Camille, la maison penchée rend le sol incertain, tandis que l’éléphant donne au décor une échelle presque épique. Le jardin ne se contente pas d’exposer des monstres : il fait éprouver le déséquilibre qu’ils suggèrent.
Repères pour comprendre les sculptures monumentales du Parc des Monstres
Les noms donnés aux figures aident à s’orienter, mais ils ne livrent pas toujours une explication définitive. Le meilleur repère reste leur fonction dans le parcours : certaines œuvres surprennent par leur taille, d’autres par leur posture ou par la manière dont elles transforment l’espace.
| Repère | Ce que l’on voit | Ce que cela apporte à la visite |
|---|---|---|
| Orcus, ou l’ogre | Une tête colossale dont la bouche ouvre sur une petite pièce. | On passe de l’observation à l’expérience directe de l’œuvre. |
| L’éléphant | Un animal monumental associé à une scène de combat. | La figure introduit une échelle héroïque et guerrière. |
| Les géants en lutte | Deux corps sculptés dans un affrontement figé. | Le mouvement semble interrompu au milieu de l’action. |
| La maison penchée | Une construction inclinée sur un rocher lui-même en pente. | Le bâtiment trouble l’équilibre du visiteur et du décor. |
| Pégase | Une sculpture intégrée au réseau hydraulique imaginé pour le jardin. | Elle rappelle que le parc associait figures, eau et aménagement paysager. |
Un parcours qui sollicite le corps autant que le regard
Au lieu d’admirer les œuvres depuis un axe symétrique, on avance entre les arbres et les rochers. Les changements de perspective font apparaître les sculptures progressivement : une figure peut sembler isolée au détour d’un chemin, puis prendre un tout autre sens lorsqu’on l’observe de près.
Cette organisation rend la visite particulièrement intéressante pour les amateurs d’art comme pour les familles. Nous pouvons prendre le temps de comparer les formes, de repérer les traces de taille et de réfléchir à la relation entre chaque sculpture et le relief.
Comment la recherche révèle l’histoire du jardin de Bomarzo
Après la mort de Vicino Orsini, le Sacro Bosco perd progressivement de sa visibilité et la végétation recouvre une partie des sculptures. Le site attire de nouveau l’attention à l’époque contemporaine, lorsque chercheurs et équipes de conservation commencent à étudier ses formes, ses aménagements et l’état de la pierre.
Lidar et photogrammétrie pour cartographier le Sacro Bosco
Le Digital Bomarzo Project, mené par des équipes des universités de Padoue et de Brescia, recourt au lidar et à la photogrammétrie pour produire des relevés numériques en trois dimensions. Ces méthodes permettent de documenter les reliefs et de repérer des vestiges du réseau hydraulique d’origine qui ne sont plus visibles en surface.
La sculpture de Pégase est notamment liée à la fonction de fontaine du jardin. Ces indices aident à comprendre que le parc n’était pas une simple collection de statues : ses créateurs associaient les figures, les circulations et les dispositifs liés à l’eau.
Les biopatines et la conservation du peperino
Le projet COLLINE, dont les résultats ont été publiés dans la revue Microorganisms, étudie les organismes qui forment des patines sur la roche. Les travaux signalent notamment des champignons méristématiques noirs et montrent que l’exposition au soleil ainsi que la disponibilité en eau influencent leur répartition.
Cette connaissance est utile pour choisir des méthodes de conservation adaptées à une pierre fragile. Des approches à faible impact, dont l’emploi d’un gel à base de DMSO dans les recherches mentionnées, visent à réduire les organismes indésirables sans traiter la sculpture comme un matériau inerte.
Près de cinq siècles après le début des travaux, les relevés numériques et l’étude des micro-organismes renouvellent notre lecture du jardin. À Bomarzo, le mystère ne tient pas seulement aux monstres : il se niche aussi dans la façon dont l’art, la roche et le paysage continuent de se transformer ensemble.



